French

 
  1   2   3  Next
 

Les femmes durant le règne de Abdur Rahman Khan


En exil dans ce qui était alors connu comme le royaume de Bukhara (actuellement en Russie) et en Turquie Ottomane, et inspirés par les progrès de ces sociétés, Abdur Rahman Khan, baptisé le Prince de Fer, développe la vision du nouvel Afghanistan. Après son accession au pouvoir en 1880, grâce à l’aide militaire et financière britannique, il commence à mettre ses idées en application. Son rêve de construire un Afghanistan fort, moderne et indépendant conduit Adbur Rahman Khan à introduire des réformes. Ces réformes, principalement orientées vers la modernisation, portent également sur la question de l’émancipation des femmes, notamment sur le plan éducationnel et légal. 

Les réformes du Prince 

Malgré les aspirations de certains gouverneurs précédents, il n’existait pas de système légal institutionnalisé dans le pays lors de l’accession au pouvoir de Abdur Rahman Khan (1880-1901.) Il divise le système légal en loi Islamique (Chari’a), et droit coutumier (état.) Le prince promulgue une série de décrets dans le cadre de ces réformes. L’un de ces décrets abolit une loi coutumière de longue date, qui selon lui, violait la loi islamique. Cette loi coutumière, largement pratiquée parmi les tribus, « liait la femme non seulement à son mari, mais également à toute sa famille» (Gregorian 1969.) Selon cette coutume, les veuves étaient données en mariage au plus proche parent de leurs maris, souvent contre leur gré. Le Prince déclare « qu’au moment du décès du mari, la femme doit être libérée » (Gregorian 1969.) En vertu d’un autre décret du Prince, les mariages doivent être enregistrés (Gregorian 1969.) Il modifie également une loi relative au mariage de l’enfant, « permettant à une fille donnée en mariage avant la puberté de refuser ou d’accepter son mariage, à l’âge adulte » (Gregorian 1969.) Une autre loi encore permet à la femme de poursuivre son époux en justice pour la pension alimentaire ou le divorce dans les cas de cruauté ou de non-assistance (Gregorian 1969.) 

Bien que les réformes du Prince aient prévu certains droits pour les femmes, ces dernières continuent de souffrir de la domination patriarcale, héritées des coutumes traditionnelles et justifiées au nom de la religion. Lorsque le Prince décrète que les hommes ont un contrôle total sur leurs épouses, « étant donné que l’honneur du peuple afghan réside dans l’honneur de leurs femmes », il soutient ainsi une structure tribale patriarcale qui valorise l’honneur des femmes plus que la vie des hommes (Kakar 1979.) De plus, les historiens ont spéculé sur l’étendue de l’application des reformes portant sur les femmes (Kakar 1979 ; Dupree 1973 ; Adamec, Irwin et Grassmuck 1969.) Toutefois, ces premières mesures provoquent un certain débat interne sur le statut des femmes et Bibi Alima, l’épouse du Prince, a non seulement joué un rôle majeur en tant que conseillère de son époux sur la politique étrangère, mais, comme mentionné plus haut, a entraîné une milice de femmes, formée d’esclaves et de servantes du palais. Alima est aussi la première reine afghane à paraître en public sans voile, dans des vêtements européens, alors qu’elle monte à cheval, flanquée d’une garde féminine (Kakar 1979.) 

Malgré les efforts du Prince, ses idées universelles de modernisation échouent. La diversité de la population, qui a toujours été à travers l’histoire de l’Afghanistan un obstacle majeur à l’intégration sociale, économique et politique, paralysent les réformes du Prince. Bien qu’il ait été capable d’unifier le pays en tant qu’entité politique nominale, son gouvernement n’a pas réussi à exercer un contrôle effectif national en termes de réformes sociale, légale et économique. En fait, aucun gouvernement central n’a pu exercer un contrôle total sur le pays. Alors qu’une population diversifiée partage le même territoire, les différents gouvernements et politiques gouvernementales ont toujours été soumis aux dictats des puissants membres des tribus. Par conséquent, le prince Abdur Rahman Khan, à l’instar d’autres dirigeants afghans, s’est trouvé forcé de déléguer une partie de ses pouvoirs aux chefs des différentes tribus en vue de maintenir l’unité du pays et la légitimité de son propre gouvernement. Cette diversité a également joué un rôle important dans les débats sur le statut de la femme et influencé le cours du mouvement des femmes dans le pays. 

Habibullah Khan et les Projets d’Emancipation des Femmes 

La première tentative de lier l’éducation des femmes aux intérêts de la nation a lieu durant le règne du Prince Habibullah Khan (1901-1919), fils de Abdur Rahman. Le conseiller du Prince, réformateur dénommé Muhammad Beg Tarzi (1865-1933) devient l’un des principaux artisans de l’éducation des femmes au cours de deux décennies d’exil avec sa famille à Damas et à Constantinople, où il est influencé par le mouvement revivaliste nationaliste Ottoman et les idées Pan-islamiques du réformateur Sayid Jamalideen (connu sous le nom de al-Afghani.) Lors du retour de sa famille en Afghanistan en 1902, Tarzi fonde un journal, Siraj al-Akhbar (1911-1919). Citant les réformes turques ottomanes, Tarzi insiste que l’Islam ne nie pas l’éducation des femmes et qu’en fait, qu’il est du devoir de l’Islam d’offrir aux femmes des opportunités leur permettant de fonctionner au sein de la société. Il affirme : « c’est n’est que grâce à des femmes éduquées à la maison que la famille pourra rester unie et la nation progresser » (Schinasi 1979.) Tarzi consacre aussi une série d’articles à des figures de femmes connues dans Siraj al=Akhbar. S’il défend la cause des femmes d’une part, il souligne en revanche que « le principal devoir de la femme est d’élever une famille et de gérer un ménage » (Gregorian 1969). Tarzi, qui était d’origine Pashtoun, ne faisait qu’exprimer ce que les forces modernistes défendaient dans d’autres parties du monde musulman à l’époque. 

La majorité de la société conservatrice, fonctionnant conformément à un code tribal traditionnel connu sous le nom de Pashtonwali, s’oppose à Tarzi et à ses idées. Pour les tribus Pashtoun, le Pashtonwali qui célèbre la bravoure, la vengeance justifiée, l’honnêteté et l’hospitalité est le code qui définit les valeurs patriarcales, un code qui par-dessus tout, appelle à la protection de l’honneur des femmes. Dans ce contexte, l’éducation des femmes est perçue comme un élément qui conduit à la dégradation des femmes, à l’anarchie sexuelle et à l’éclatement des familles, et finalement, à la perte de l’honneur de la nation (Dupree 1973). Si le code Pashtonwali est partagé par la plupart des tribus éparpillées dans le pays, il n’a pas toujours été pratiqué de la même manière par tous les Pashtouns. Le mouvement réformiste, une déviation du code tribal, attire certaines familles, généralement urbaines, alors que d’autres maintiennent certains aspects du Pashtonwali. Toutefois, dans les zones rurales, où la tribu reste à la base de la communauté, de nombreuses familles continuent d’adopter le code Pashtonwali. Certains dirigeants conservateurs, sentant leur pouvoir et leur autonomie menacés par l’expansion du gouvernement central, utilisent code comme un instrument politique pour provoquer la colère des villageois contre des rois partisans de réformes tel que Habibullah, les taxant de « laquais étrangers » ou « d’infidèles.»

Les droits des femmes sous le règne Amanullah Khan (1919-1929)

Malgré l’opposition des forces conservatrices, le Roi Amanullah (1919-1929), fils de Habibullah continue d’insister sur l’éducation des femmes et leur participation dans la vie publique. A l’instar de son père et de son grand-père avant lui, il introduit une série de réformes sociales destinées à moderniser le pays et améliorer la situation des femmes. Plusieurs écoles de filles sont ouvertes et l’éducation mixte pour les 6 à 11 ans rendue obligatoire. Un nombre de femmes est envoyé en Turquie, Suisse et France pour recevoir un enseignement supérieur (Grassmuck, Adamec, Irwin, 1969.) Les femmes sont encouragées à se débarrasser du voile traditionnel et tous les afghans résidants à Kaboul en en visite dans la ville doivent porter des vêtements occidentaux, y compris un chapeau à l’européenne pour les femmes (Gregorian 1998.) 

Amanullah met en place un système judiciaire indépendant et séparé et instaure « des codes laïques pour les affaires pénales, civiles et commerciales (Poullada 1973.) Depuis l’administration de son grand-père, Abdur Rahman Khan, trois types de tribunaux – religieux, pénal et commercial - ont fonctionné conformément à la jurisprudence islamique Hanafi , la coutume locale et le code tribal afghan. Les réformes d’Amanullah relèguent la loi islamique en deuxième position. En vertu du nouveau système légal, le Code de la Famille de 1921 est introduit ; ce code réglemente le mariage, proscrit le mariage de l’enfant et les mariages entre membres d’une même famille. Il reprend la loi de Abdur Rahman selon laquelle « une veuve doit être libérée de la domination de la famille de son époux » (Poullada 1973), lui permettant ainsi de choisir son propre époux. Le nouveau code prévoit également certaines restrictions sur les frais de mariage et « accorde aux épouses le droit de recourir à la justice si leur époux ne se conforment pas aux principes coraniques relatifs au mariage » (Gregorian 1969.) Alors que la polygamie n’est toujours pas abolie, il est interdit aux fonctionnaires d’avoir plus d’une épouse. En 1924, les femmes obtiennent officiellement le droit de choisir leur époux (Poullada 1973.) 

La reine Suraya, épouse de Amanullah, fonde le premier magazine afghan féminin en 1921. L’hebdomadaire en langue perse, Irshad – i- Niswan (Guide des Femmes), est publié par la sœur du roi, Siraj ul_Banat, épouse du puissant réformateur Mahmud Tarzi. Le magazine comprend des articles portant sur des problèmes sociaux, sur le rôle de la femme dans la société ainsi que quelques « recettes et conseils pratiques (comme la formule de préparation d’une poudre pour visage) » (Gregorian 1969.) D’autres publications comprennent également des articles sur le « rôle historique de la femme dans l’Islam et les grandes contributions des femmes afghanes dans les guerres d’indépendance » (Gregorian 1969.) Un autre journal, Ainey-Irfan (Miroir de la Connaissance), publié en Perse par le Ministère de l’Education, relate l’évolution des femmes en Egypte et le rôle de la femme en Europe. En 1927, Anis (Compagnon), le journal national en Pashtoun, consacre une colonne à la famille et au bonheur conjugual (Dupree 1973.) 

La reine Suraya et sa belle sœur Siraj ul_Banat sont l’une des premières femmes à parler tout haut d’égalité. Selon elles, les femmes doivent être reconnues en tant que membres actifs dans la société au-delà de la maternité. En 1923, dans un discours en faveur de l’éducation des femmes, Siraj ul-Banat souligne que les « vielles femmes découragent les plus jeunes en leur disant que leurs mères ne sont jamais mortes parce qu’elles ne savaient ni lire ni écrire… mais la connaissance n’est pas le monopole de l’homme » (Dupree 1984.) Selon elle, « les femmes doivent d’une part, élever des enfants saints et d’autre part, aider les hommes au travail. Nous devons lire au sujet des femmes connues dans ce monde pour savoir que les femmes peuvent accomplir exactement autant de choses que les hommes » (Dupree 1984.)

La présence d’un nombre de femmes non voilées, notamment de femmes turques à Kaboul, encourage d’autant plus les efforts des premières féministes. Mais leur plus grand soutien vient du roi, qui affirme que « la pierre angulaire de la future structure du nouvel Afghanistan réside dans l’émancipation de la femme » (Gregorian 1969.) Amanullah en appelle directement aux femmes, leur demandant personnellement de promouvoir leur cause. Cette action sans précédent inspire de nombreux articles dans la presse afghane, y compris des bulletins publiés par le Bureau de la Guerre, qui participe à la campagne d’émancipation (Poullada 1973.) 



Un Recul Evident: Bacha-i-Saqaw –connu sous le nom de Habibullah Ghazi

Les réformes d’Amanullah et le programme d’émancipation de la femme ont menacé le pouvoir de l’élite religieuse et des chefs des tribus, réunis autour d’une même interprétation des valeurs islamiques traditionnelles. Sous le régime des leaders religieux et tribaux, la majorité conservatrice se révolte dans différentes parties du pays, contraignant Amanullah et sa femme à l’exil en 1929. Son successeur, Bacha-i-Saqaw (Janvier-Octobre 1929) annule les réformes introduites par Amanullah, et sous l’influence directe des leaders religieux, Bacha-i-Saqaw ordonne « que les femmes restent voilées sous le stricte contrôle des hommes et que les écoles de filles ainsi que tous les autres vestiges du mouvement des femmes soient suspendus : (Dupree 1984).

Sous le règne des dirigeants successifs, peu d’amélioration dans la condition des femmes a été observé au cours des deux décennies qui ont suivi le régime de Bacha. Les femmes sont restées voilées, sujettes à la discrimination et pour la plupart, recluses. En 1932, une seule école pour fille est réouverte – sous prétexte qu’il s’agissait d’une école spéciale pour sages femmes. Toutefois, un groupe de modernistes, influencé par Tarzi et les autres, continue de débattre des questions relatives aux femmes durant les années 30 et 40, écrivant au sujet du devoir des hommes d’élever et d’éduquer leurs filles. Alors que très peu ont écrit au sujet des droits des femmes, la plupart se contente de à débattre de l’importance de l’éducation de la femme.

« … grâce à une bonne éducation, les femmes pourraient contribuer à toutes les sphères de la civilisation moderne… Etant donné que la moralité et la raison sont étroitement liées, éduquer les femmes ne peut d’aucune manière les rendre immorales ; Au contraire, cela leur permettrait de prendre conscience de leurs devoirs en tant qu’individus, membres de la société et en tant qu’Afghanes.
(Gregorian 1969)

Selon ces réformateurs, les femmes devaient être considérées comme « associées, compagnes et amies, le fondement de la famille Afghane » (Gregorian 1969). Alors que la plupart de ces écrivains et activistes sociaux déploraient le fait que les droits de la femme reconnus par l’Islam n’étaient pas respectés en Afghanistan, ils évitaient d’offenser l’appareil religieux, qui exerçait alors une grande influence dans le pays.

Une Nouvelle Série de Réformes :

C’est seulement en 1953, lors de la désignation de Daoud Khan comme Premier Ministre au cours de la monarchie de Zahir Shah que de plus amples initiatives sont prises pour améliorer la situation de la femme. La participation de la femme au développement national est réintroduit dans le cadre de politique du gouvernement sous le règne de Daoud. L’éducation de la femme est encouragée à nouveau avec l’ouverture de nouveaux établissements scolaires pour filles. En 1957, et pour la première fois, il est possible d’écouter des chanteuses et présentatrices sur Radio Kaboul. Au cours de la même année « une délégation de femmes afghanes assiste à une conférence sur les femmes asiatiques à Ceylan » Dupree 1973). Un an plus tard, le gouvernement détache une femme déléguée auprès des Nations Unis à New York (Marsden 1998). Les femmes trouvent des emplois dans des métiers considérés appropriés comme l’enseignement, l’aide médicale et l’administration. Elles sont également employées comme hôtesses et réceptionnistes par la compagnie d’aviation nationale, Ariana. De nombreuses citadines, notamment de classes moyennes et aisées, ainsi que de nombreuses femmes actives choisissent de ne pas porter le voile (Adamec, Irwin et Grassmuck 1969).

En 1959, Daoud annonce son soutien « pour la suppression du voile et pour la fin de l’isolement» (Dupree 1984). En signe de l’enthousiasme de Daoud et sans aucune annonce publique préalable, les femmes et filles de la famille royale et du gouvernement ainsi que les femmes des officiers haut gradés de l’armée apparaissent sur une estrade non voilées au cours d’une cérémonie officielle publique commémorant l’anniversaire de l’indépendance du pays, libéré du contrôle britannique sur les affaires étrangères afghanes à la suite de la troisième guerre anglo-afghane (1919).Confronté aux conservateurs, Daoud les défie de trouver une preuve incontestable dans le Coran – plutôt que des interprétations- pour justifier le port du voile. Ces derniers se trouvent incapables d’en apporter la preuve faire mais le combattent violemment, sous prétexte que ses initiatives sapent les fondements de l’Islam. Près de 50 leaders religieux sont arrêtés pour trahison et hérésie et libérés une semaine plus tard après avoir accepté les décrets de Daoud (Dupree 1973).

Daoud est secondé par trois jeunes conseillers, formés à la Loi Islamique à la Faculté de Théologie de l’Université de Kaboul et puis à Al-Azhar au Caire. Les trois hommes avaient également reçu une formation laïque en droit Germanique en Suisse, étaient formés au code Napoléon en France et avaient suivi des cours à la Columbia University Law School à New York (Dupree 1973). Les réformes de Daoud étaient également soutenues par les mouvements intellectuels des années 60 « qui ont remis en question les croyances existantes et conduit à des pressions de la part de certains groupes qui réclamaient d’accorder aux femmes plus de droits et de libertés » (Marsden 1998). Toutefois, cela ne décourage pas les conservateurs qui continuent de dénoncer les politiques de Daoud, jugées anti-islamiques. Pour une série de raisons, y compris des troubles continus à travers le pays, Daoud démissionne de son poste de premier ministre en 1963 (Dupree 1973).

Un nombre croissant de filles bénéficiaient de l’enseignement secondaire et supérieur et un nombre croissant de femmes éduquées travaillaient auprès du gouvernement et des entreprises, entraînant une augmentation potentielle de 50% de la population active » Dupree 1984. Alors que les femmes profitaient de ces opportunités, très peu d’entre elles parlaient publiquement de l’émancipation. La constitution de 1964 accorde le droit de vote aux femmes sans l’aide d’aucun mouvement partisan des droits de vote aux femmes. Des hommes nationalistes modernistes restent les principaux avocats des droits de la femme ; Le nombre de femmes impliqué dans la défense des droits de la femme était limité par rapport au nombre total de la population féminine et regroupait essentiellement des citadines, de classes moyenne et aisée. (Dupree 1984.