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Droits Bafoués, Dignités Perdues: Un siècle de combat des Femmes afghanes pour l’Egalité

Nelofer Pazira 
15 Février 2001 

«Les femmes sont des objets précieux, et doivent donc être gardées dans un lieu sûr » souligne Sheikh Rahat Gul, responsable de l’une des madrassas des Taliban (écoles islamiques) à Peshawar, Pakistan. Il n’est pas le seul à vouloir protéger les femmes étant donné que « les femmes sont très précieuses » Plusieurs milliers d’autres - ses étudiants, des étudiants d’autres madrassas des Taliban au Pakistan et d’autres encore qui soutiennent les Taliban en Afghanistan ou ailleurs – partagent sa conviction. Et le Sheikh d’insister « Si vous avez un billet de cent roupies, vous voudriez nécessairement le placer en lieu sûr.» Pour les femmes d’Afghanistan, comparables au billet de cent roupies pour ce Sheikh Taliban, la maison est ce lieu sûr. 

L’argument semble logique – et puissant lorsque exprimé avec autant de passion que le fait le Sheikh et ses partisans: hypnotisant pour ceux qui n’ont pas reçu d’éducation, fascinant pour ceux qui ont été endoctrinés par des études islamiques, et convaincant pour ceux qui sont fondamentalement patriarcaux. Après sa comparaison avec un billet de banque, il est intéressant de voir comment Sheikh Rahat Gul a illustré ses sentiments en plaçant le billet de cent roupies à l’intérieur d’un grand coffre dans sa chambre. « C’est ainsi que nous protégeons nos femmes » indique le Sheikh. Le fondement idéologique du mouvement des Taliban né en 1994 sous la forme d’une milice, est basé sur l’idée que les femmes sont le symbole de l’honneur des hommes et doivent par conséquent être protégées. En fait, le mouvement des Taliban s’est formé initialement en réaction au comportement d’un ancien commandant Moudjahid , qui a kidnappé et violé trois femmes dans la ville de Quandahar au printemps 1994 (Maley 1998). Outragé, Mullah Muhammad Omer, leader des Taliban, invite alors les jeunes villageois afghans à se joindre à lui dans sa lutte pour restaurer la justice islamique et protéger « l’intégrité » perdue ou menacée des femmes afghanes, qui selon lui, connaissent un destin similaire dans d’autres régions du pays (Maley 1998.) 

Peu après la prise de la capitale de l’Afghanistan, Kaboul par les Taliban en septembre 1996, la communauté internationale se réveille sur un cauchemar: Les femmes sont écartées de la vie publique en Afghanistan et réduites à des «non-êtres » ou à des « morts vivants » pour reprendre les termes de la Feminist Majority Foundation (1999.) L’inquiétude de la communauté internationale pour ces femmes est née des lois draconiennes imposées par les Taliban et leurs politiques cruelles, qui ont privé les femmes d’éducation, de soins de santé, et de travail. Toutefois, pour les femmes d’Afghanistan, qui ont toujours été en marge de leur société, la politique adoptée par les Taliban et la réaction de la communauté internationale n’a pas le même sens: pour la première fois de leur vie, elles sont le centre d’attention, point de mire de la communauté mondiale. En un premier temps, les femmes afghanes ont vu leur statut réduit à celui d’un billet de 100 roupies, pour reprendre la métaphore du Sheikh, et se sont retrouvées recluses à la maison ou totalement couvertes sous le burqa – pour protéger l’honneur des hommes. Puis, elles sont devenues les principales bénéficiaires du soutien international de plusieurs organisations féministes et de défense des droits de l’homme, leur « intégrité » et « sécurité » étant l’objet de controverses et préoccupations à la fois auprès des Taliban et de la communauté internationale . 

Si les Taliban et la communauté internationale manifestent leur préoccupation face à la situation des femmes afghanes, leurs concepts respectifs « d’intégrité » et de « sécurité » sont drastiquement différents. Pour les Taliban, cela signifie l’exclusion de toutes les femmes de la vie publique en dépit du coût à payer en matière de santé et d’éducation. La communauté internationale elle, prône la participation totale des femmes dans la vie publique, et défend leur droit à l’éducation, à la santé et au travail. Ces deux visions partent d’un souci sincère pour les femmes; la différence réside non seulement dans l’approche – ou les moyens par lesquels chaque groupe exprime ses valeurs – mais aussi dans deux visions du monde et des femmes diamétralement opposées. Mais la réalité est encore plus complexe. 

Ce chapitre aborde l’histoire et la misère continue des femmes afghanes. L’analyse historique retrace: les premières tentatives visant à placer les femmes sur la carte sociale de l’Afghanistan et les réactions que cela a entraînées; la participation des femmes dans la lutte pour la défense de leurs droits fondamentaux, et les conditions historiques à l’origine de la perception actuelle des femmes. Il est impossible de parler d’un mouvement de femmes en Afghanistan sans prendre en considération les forces opposantes du modernisme et du traditionalisme dont les femmes ont été otages dans leurs combats. Par conséquent, il est nécessaire d’aborder l’histoire sociale et politique de l’Afghanistan et de répondre aux questions suivantes: La « culture afghane » qui a non seulement entravé l’évolution des femmes par le passé mais a également donné naissance à des mouvements comme les Taliban, est-elle responsable de la situation actuelle des femmes afghanes ou est-ce le régime politique qui n’a pas réussi à aider les femmes afghanes dans leur combat pour l’égalité? Jusqu’à quel point des mouvements régressifs comme les Taliban, lui-même étant le produit de deux décennies de guerre et d’insécurité, sont-ils encrés dans la culture locale, et jusqu’à quel point sont-ils représentatifs des aspects d’une culture qui n’ont jamais été mis en cause ? 

Milieu géopolitique et socio-économique : 

L’Afghanistan est un pays d’Asie Centrale situé entre l’ex-Union Soviétique, la Chine, l’Iran et le Pakistan. Son émergence en tant qu’entité politique est un phénomène qui remonte à la fin du 19ème siècle. Toutefois, le territoire actuellement dénommé Afghanistan a été un carrefour de civilisations, une route commerciale majeure, un berceau d’empires et un territoire habité, envahi, gouverné et occupé par plusieurs peuples et forces à travers les siècles. Une confédération de tribus a donné son nom au pays en 1947 et l’Afghanistan devient un état nation en 1880. 

Bien que ce territoire a historiquement été le terrain de la rivalité impériale entre Russes et Britanniques, l’Afghanistan n’a jamais été officiellement colonisé. Toutefois, les deux puissances impériales ont maintenu un certain contrôle sur la destinée de ce pays en apportant un soutien financier et militaire aux chefs de tribus influents, qui ont souvent gouverné le pays. Redoutant l’expansion de l’influence russe en Afghanistan (plutôt que de chercher un avantage économique direct), les Britanniques envahissent le pays deux fois. Les deux invasions, connues sous le nom des guerres Anglo-Afghanes de 1838-1842, et 1878-1880 ont échoué (Dupree 1973.) 

La participation active d’une poignée de femmes dans la deuxième guerre Anglo-Afghane a donné aux femmes un rôle visible dans l’histoire de leurs pays. Les livres d’histoires et les légendes relatent de nombreuses histoires sur l’héroïsme des femmes afghanes, brandissant leur voile comme drapeaux sur les champs de bataille. Malali, l’une des héroïnes de la deuxième guerre anglo-afghane, ainsi que plusieurs autres femmes ont soigné des blessés lors de la bataille de Maiwind. Alors que les Afghans perdent du terrain, elle retire son voile – le long « chadur » traditionnel couvrant la tête – et l’utilise comme drapeau . Tout en agitant son voile, elle se déplace de camp en camp lançant en Pashtou: 

«Mon bien aimé, si tu ne tombes à la bataille de Maiwind, 
Tu seras couvert de honte » 

Malali s’avance ensuite vers le champ de bataille et les hommes afghans se battent avec une vigueur nouvelle. La guerre se termine par la victoire afghane et Malali, morte au champ de bataille, devient une figure légendaire de l’histoire afghane. 

Les héroïnes de guerre ont été qualifiées de femmes exemplaires en Afghanistan étant donné qu’elles défendaient les valeurs d’une nation, une série de concepts idéalisés - la liberté, l’indépendance, la fierté et l’honneur –partagé par de nombreuses tribus (Fletcher 1965 et Fraser – Tytler 1967.) Toutefois, pour le Sheikh Taliban, Malali n’est pas un exemple typique des femmes afghanes. «Il existe toujours des exceptions » souligne Sheikh Rahat Gul. Tout comme une majorité de personnes au pouvoir, il ne peut nier la force de l’histoire, mais tente quand même de lui changer son rôle. 

A la fin du 19ème siècle, le développement du commerce maritime prive l’Afghanistan, pays sans accès à la mer, de son rôle de route commerciale reliant l’Asie Centrale et la Chine au sous-continent. Les Britanniques décident de garder l’Afghanistan comme un pays tampon. Si la Grande Bretagne reconnaît l’autonomie du gouvernement central, elle garde toutefois un contrôle total sur les affaires étrangères du pays. Une troisième guerre anglo-afghane en 1919 libère l’Afghanistan de l’influence britannique (Newell 1972.) Une fois de plus, les femmes afghanes jouent un rôle dans la guerre d’indépendance et depuis – en Afghanistan ainsi que dans d’autres pays musulmans comme la Turquie, l’Egypte et l’Iran – le rôle social des femmes a toujours été lié au patriotisme, nationalisme et aux guerres d’indépendance. 

Malgré son combat national et sa fierté à l’égard des ses héroïnes et héros de guerre, l’Afghanistan n’a jamais été un pays unifié. Avec une population qui varie entre quinze et vingt millions d’habitants (selon les sources), le pays a toujours été une mosaïque de groupes ethniques. Quelques vingt dialectes et langues sont parlés à l’intérieur de ses frontières, la majorité des afghans comprennent au moins deux langues : Le Perse et le Pashtou. 

Vu la diversité des cultures, pratiques et traditions, le statut des femmes et leurs droits en Afghanistan varient en fonction des communautés. Toutefois, un facteur frappant reste constant au-delà des frontières ethniques: en 1980, sur 20% de la population alphabétisée, les femmes ne représentent que 2%. Plusieurs raisons expliquent ce très faible taux d’éducation chez les femmes afghanes. Toutefois, l’absence d’éducation scolaire n’exclut pas les femmes de la vie publique. Dans les zones rurales – qui jusqu’en 1989, comptent 85% de la population totale – l’agriculture et l’élevage des animaux demeurent les principales occupations. Dans les zones rurales, les liens étroits entre les communautés et les exploitations familiales assurent un réseau de soutien pour les femmes, qui participent habituellement au travail, soit en travaillant dans les fermes et en participant à la récolte, soit en travaillant à la maison. De plus, la fabrication de tapis, les métiers artisanaux et d’autres petites industries étaient sont principalement tenus par des femmes. 

Toutefois, l’étendue et le type de la participation socio-économique des femmes dépendent des structures communautaires/tribales, du milieu ethnique et des régions géographiques. Par exemple, au Nord de l’Afghanistan, région peuplée par les Ouzbeks et les Turkmènes, où le tissage du tapis est traditionnellement la principale industrie et source de revenus, les femmes qualifiées assurent une partie du revenu du ménage. Les filles sont généralement données en mariage très tôt, le prix d’une tisserande qualifiée étant généralement élevé. Ainsi, les parents d’une jeune fille qualifiée comptent non seulement sur le revenu que rapporte son métier, mais aussi sur le prix considérable que son mariage va leur rapporter. Les femmes doivent contribuer à l’économie du ménage de leur mari après leur mariage. Il est commun pour les hommes aisés d’avoir plusieurs femmes, vu que le nombre de femmes qualifiées au sein du ménage augmente le revenu de la famille. Dans cette région d’Afghanistan, les femmes ne participent pas aux activités agricoles ; en fait, les femmes ne quittent que très rarement leur domicile pour assister à des mariages ou d’autres rassemblements familiaux où la ségrégation est courante (communications personnelles.) 

Dans les régions rurales de l’Ouest du pays, où les persanophones et les Pashtouns se partagent le territoire, les femmes sont en charge du jardinage, dont les produits sont utilisés à la maison et vendus sur le marché. Toutefois, la principale occupation des femmes, outre la maternité et l’éducation des enfants, est l’élevage du verre à soie. Elles fabriquent des produits artisanaux comme des mouchoirs ou des turbans en soie, également vendus sur le marché. Dans la région centrale du pays, où vivent les Hazaras, la principale occupation des femmes est l’élevage des animaux. Durant les quatre mois d’été, femmes et enfants emmènent leurs troupeaux composés de bétails et de moutons dans les hauts pâturages, où ils passent toute la saison. Les hommes restent à la maison près de leurs fermes. Dans les pâturages, les femmes travaillent à préparer la laine et à fabriquer des tapis en laine connus sous le nom de namad. Elles préparent aussi divers produits laitiers, utilisés par leur famille en hiver et vendus dans les marchés avoisinants. De retour à la maison, les femmes ramassent des brindilles et du bois pour les durs hivers de cette région centrale d’Afghanistan. 

Dans les régions du Sud et du Sud-Est du pays, principalement occupées par les tribus Pashtoun, les femmes sont connues pour le rôle qu’elles ont joué dans les conflits nationaux et tribaux. Au cours de la guerre d’indépendance, les femmes Pashtoun apportent de la nourriture aux militaires et transportent des balles et des couteaux pour leurs soldats. En cas de conflits tribaux, les femmes étaient – et sont toujours dans certaines tribus – utilisées comme un moyen d’empêcher les actes de vengeance, pratique commune auprès de certaines tribus Pashtoun. La tribu perdante remet l’une de ses plus belles femmes en mariage à un membre connu de la tribu ennemie. Cette pratique est connue sous le nom de bad ou bady dadan. Une femme donnée en « bady » paverait la voie à une réconciliation et empêcherait des combats futurs ou une vengeance (communications personnelles.) 

Dans ces régions, les femmes participent généralement à l’exploitation agricole familiale et contribuent également au revenu du ménage grâce à des produits artisanaux, de la broderie et d’autres travaux d’aiguille. Si dans certaines communautés les femmes sont obligées de rester à la maison, dans la plupart des régions montagneuses, les femmes ramènent l’eau à la maison des rivières et sources avoisinantes (communications personnelles.) 

Un nombre considérable de tribus Pashtoun sont des nomades - connues sous le nom de « kuches » - qui se sont déplacées librement dans la région et par delà les frontières . Les femmes nomades sont totalement impliquées dans les activités socio-économiques de leur communauté. Elles voyagent avec les hommes, installent des tentes, ramassent du bois pour le feu, portent l’eau et cueillent l’herbe donnée aux animaux. 

Dès 1900, un petit groupe de femmes dans les régions urbaines commencent à jouir de droits statutaires limités. Historiquement, ces centres d’échange, de commerce et administratifs, se trouvaient à l’intersection des principales routes commerciales, et hommes et femmes étaient exposés à une certaine influence extérieure. Dans certaines de ces villes - en fonction du milieu ethnique, géographique et social – le rôle des femmes en tant que mères et épouses était reconnu et mis en valeur, et dans certains centres urbains, les femmes jouaient un rôle actif dans la société hors de leur domicile. La reine Bibi Alima, épouse du prince Amir ABDUR Rahman Khan, a non seulement joué un rôle politique actif durant le règne de son époux de 1880 à 1902, mais a également été à l’origine de l’entraînement militaire de 200 femmes (Kakar 1979.) Toutefois, d’une manière générale, la sphère publique n’était à la portée que des femmes les plus aisées et les plus éduquées, y compris, les femmes de la famille royale qui, en 1921, percevaient un salaire mensuel de 300 roupies payé par le gouvernement. Les hommes recevaient 400 roupies par mois (Moudjadidi 1997.) 

L’éducation dépend aussi de la diversité sociale, ethnique et culturelle. Avant l’ouverture des écoles publiques durant la première partie du 20ème siècle, l’enseignement était entre les mains des dignitaires religieux (Cf Weber 1965.) Les écoles des mosquées – ouvertes par la communauté sous la supervision d’un dignitaire religieux ou mullah – assurent l’éducation des jeunes garçons pendant la moitié de la journée, six jours par semaine. Dans certaines régions et villes comme Kaboul, Herat et Jalalabad, les filles sont également envoyées aux écoles des mosquées. L’objectif principal est d’apprendre des passages coraniques en arabe – souvent sans traduction en Perse ou Pashtoun – et de mémoriser le coran pour les prières et la récitation . L’autre texte de base est le Panj Ganj (Cinq Trésors), qui comprend des « sections consacrées aux leçons morales, préceptes religieux et lois, et à la poésie légèrement didactique » d’auteurs Perses ou Pashtoun connus tels que Hafiz, Saidi, Sheikh Atar, Khushal Khatak, Nika Baba et d’autres (Wilber 1962.) L’enseignement des écoles des mosquées est basé sur l’enseignement oral et ne comprend que très peu d’écriture. 

L’enseignement au delà de la récitation coranique et de la « noble pensée et la métaphysique de grands poètes et professeurs de l’ancien monde musulman » n’est pas encouragé (Wilber 1962.) Tout autre système d’enseignement scolaire est considéré comme une menace pour l’Islam. Comme dans plusieurs autres parties du monde musulman, les opportunités en matière d’enseignement sont très limitées, en particulier pour les femmes – malgré l’absence de données et de chiffres sur le niveau d’alphabétisation des femmes. Toutefois, divers poèmes connus – oraux et écrits en Perse ou en Patshoun – sont attribués à des femmes poètes, qui sont généralement très respectées. Dans certains cas, les familles autorisent, voire même encouragent jusqu’à un certain point, l’éducation de leurs filles. C’est souvent le cas de familles qui ont voyagé à l’étranger ou qui sont au courant des changements qui interviennent dans d’autres parties du monde musulman, notamment, en Turquie ottomane et en Egypte à l’aube du 20ème siècle.